Les textes de l’Atelier Philo du 9 avril

L’Atelier Philo du 9 avril portera sur la thématique « Don et liens sociaux ». Vous pouvez découvrir les textes qui seront discutés par ICI en PDF ou ci-dessous :

Don et liens sociaux

1) Les trois obligations du potlatch[1]: donner, recevoir et rendre, par l’anthropologue français Marcel Mauss (1872-1950) 

L’obligation de donner est l’essence du potlatch. Un chef doit donner des potlatch, pour lui-même, pour son fils, son gendre ou sa fille, pour ses morts. Il ne conserve son autorité sur sa tribu et sur son village, voire sa famille, il ne maintient son rang entre chefs – nationalement et internationalement – que s’il prouve qu’il est hanté et favorisé des esprits et de la fortune, qu’il est possédé par elle et qu’il la possède ; et il ne peut prouver cette fortune qu’en la dépensant, en la distribuant, en humiliant les autres, en les mettant « à l’ombre de son nom » […] Dans toutes ces sociétés, on se presse à donner. Il n’est pas un instant dépassant l’ordinaire, même hors les solennités et rassemblement d’hiver où on soit pas obligé d’inviter ses amis, de leur partager des aubaines de chasse ou de cueillette qui viennent des dieux et des totems ; où on soit obligé de leur redistribuer tout ce qui vous vient d’un potlatch dont on a été bénéficiaire ; où on ne soit obligé de reconnaître par des dons n’importe quel service, ceux des chefs, ceux des vassaux, ceux des parents ; le tout sous peine, au moins pour les nobles, de violer l’étiquette et de perdre leur rang.[…]

L’obligation de recevoir ne contraint pas moins. On n’a pas le droit de refuser un don, de refuser le potlatch. Agir ainsi c’est manifester qu’on craint d’avoir à rendre, c’est craindre d’être « aplati » tant qu’on n’a pas rendu. En réalité, c’est être « aplati » déjà. C’est « perdre le poids » de son nom ; c’est ou s’avouer vaincu d’avance, ou, au contraire, dans certains cas, se proclamer vainqueur et invincible. […] Le chef qui se croit supérieur refuse la cuillère pleine de graisse qu’on lui présente ; il sort, va chercher son « cuivre » et revient avec ce cuivre  « éteindre le feu » (de la graisse). Suit une série de formalités qui marquent le défi et qui engagent le chef qui a refusé à donner lui-même un autre potlatch, une autre fête de la graisse. Mais en principe, tout don est toujours accepté et même loué. On doit apprécier à haute voix la nourriture préparée pour vous. Mais en l’acceptant, on sait qu’on s’engage. On reçoit un don « sur le dos ». On fait plus que de bénéficier d’une chose et d’une fête, on a accepté un défi ; et on a pu l’accepter parce qu’on a la certitude de le rendre, de prouver qu’on n’est pas inégal. […] S’abstenir de donner, comme s’abstenir de recevoir, c’est déroger  – comme s’abstenir de rendre.

L’obligation de rendre est tout le potlatch, dans la mesure où il ne consiste pas en pure destruction. Ces destructions, elles, très souvent sacrificielles et bénéficiaires pour les esprits, n’ont surtout quand elles sont l’œuvre d’un chef supérieur dans le clan ou d’un chef d’un clan déjà reconnu supérieur. Mais normalement le potlatch doit toujours être rendu de façon usuraire et même tout don doit être rendu de façon usuraire. […]  Même si pour un service rendu un sujet reçoit une couverture de son chef, il lui rendra deux à l’occasion du mariage de la famille du chef, de l’intronisation du fils du chef, etc. Il est vrai que celui-ci à son tour lui redistribuera tous les biens qu’il obtiendra dans les prochains potlatch où les clans opposés lui rendront ses bienfaits.

L’obligation de rendre dignement est impérative. On perd la « face » à jamais si on ne rend pas, ou si on ne détruit pas les valeurs équivalentes.

Essai sur le don, 1923-1924

 

2) Le don vu par le sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002)

Mauss décrivait l’échange de dons comme suite discontinue d’actes généreux ; Lévi-Strauss le définissait comme une structure de réciprocité transcendante aux actes d’échange, où le don renvoie au contre-don. Quant à moi, j’indiquerais que ce qui était absent de ces deux analyses, c’était le rôle déterminant de l’intervalle temporel entre le don et le contre-don, le fait que, pratiquement dans toutes les sociétés, il est tacitement admis qu’on ne rend pas sur-le-champ ce qu’on a reçu – ce qui reviendrait à refuser. […] Si je peux vivre mon don comme un don gratuit, généreux, qui n’est pas destiné à être payé de retour, c’est d’abord parce qu’il y a un risque, si minime soit-il, qu’il n’y ait pas  de retour (il y a toujours des ingrats), donc en suspense, une incertitude, qui fait exister comme tel l’intervalle entre le moment où l’on donne et le moment où l’on reçoit. […] Tout se passe donc comme si l’intervalle de temps, qui distingue l’échange de dons du donnant-donnant, était là pour permettre à celui qui donne de vivre son don comme un don sans retour, et celui qui rend de vivre son contre-don comme gratuit et non déterminé par le don initial. »

Raisons pratiques Sur la théorie de l’action, 1994

3) Le don vu par le sociologue français Alain Caillé (né en 1944)

A bien y réfléchir, il apparaît en effet que le triptyque du donner, recevoir et rendre ne prend véritablement sens que s’il est commandé par un quatrième temps, celui de la demande. Ce moment de la demande qui lui est à la fois externe – il déborde l’obligation – et interne puisque, sans lui, la triple obligation de donner, recevoir et rendre tournerait à vide. Si l’on donne quelque chose à quelqu’un, c’est que l’on suppose qu’il en a un certain besoin, un certain désir, une certaine demande. Besoin, désir, demande explicitement formulés par le donataire ou simplement devinés ou anticipés par le donateur. Mais est-ce vraiment cela qui est désiré, le don est-il susceptible de satisfaire la demande ? Probablement non, ou pas entièrement. Toujours est-il que c’est parce qu’il existe ce rapport d’adéquation-inadéquation entre le don et la demande qu’il y a une dynamique du cycle des dons sans cesse relancée. Le cycle du don s’organise donc en quatre temps : demander, donner, recevoir et rendre. Et symétriquement, il importe de comprendre que ce cycle symbolique positif ne prend sens que sur fond de son opposé : le cycle du ignorer, prendre, refuser et garder. Le problème d’une communauté politique, d’une relation amicale, d’un couple, d’une équipe, d’une entreprise, de toute organisation, c’est de parvenir à passer le plus systématiquement et le plus durablement possible du cycle diabolique de l’ignorer, prendre, refuser et garder au cycle symbolique du demander, donner, recevoir, rendre. »

Anti-utilitarisme et paradigme du don. Pour quoi ?, 2014

[1] Forme de don dans des sociétés amérindiennes.

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