Les textes de l’Atelier Philo du 19 novembre


Histoire et temporalités
Lectures critiques pour tous
en présence de Philippe Corcuff et Frédéric Toussaint


Voici les textes de l’Atelier Philo du 1er octobre.

Textes séance 3 : 19 novembre 2016

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Histoire et temporalités

1) Temps anciens, temps modernes et présentisme chez l’historien François Hartog (né en 1946)

. L’ancien régime d’historicité, qui était précisément ce temps où le passé éclairait l’avenir, est définitivement caduc. Á ce monde tout nouveau, il faut une « science politique nouvelle », celle justement que le livre de Tocqueville  [De la démocratie en Amérique, 1835 et 1840] s’efforce d’élaborer. En ce postant, telle une vigie, pour songer à l’avenir.

. Avec le régime moderne d’historicité, la ferveur d’espérance s’est tournée vers le futur, d’où provient la lumière. Le présent est alors perçu comme inférieur à l’avenir, le temps devient un acteur : on est saisi par son accélération ; il faut l’accélérer encore. […] Aujourd’hui, la lumière est produite par le présent lui-même, et lui seul.

. Tels sont les principaux traits de ce présent multiforme et multivoque : un présent monstre. Il est à la fois tout (il n’y a que du présent) et presque rien (la tyrannie de l’immédiat). […] nous ne cessons de regarder en avant et en arrière, mais sans sortir d’un présent dont nous avons fait notre seul horizon.

Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps (2003)

2) La rencontre du messianisme juif et d’un marxisme hérétique chez Walter Benjamin (1892-1940)

. On sait qu’il était interdit aux Juifs de sonder l’avenir. La Torah et la prière, en revanche, leur enseignaient la commémoration. La commémoration, pour eux, privait l’avenir des sortilèges auxquels succombent ceux qui cherchent à s’instruire auprès des devins. Mais l’avenir ne devenait pas pour autant, aux yeux des Juifs, un temps homogène et vide. Car, en lui, chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer. (Appendice B)

. Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la rédemption. Ne sentons-nous pas nous-mêmes un faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier ? Les voix auxquelles nous prêtons l’oreille n’apportent-elles pas un écho de voix désormais éteintes ? Les femmes que nous courtisons n’ont-elles pas des sœurs qu’elles n’ont plus connues ? S’il en est ainsi, alors il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur terre. Á nous, comme à chaque génération, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. (Thèse II)

. Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir « comment les choses se sont passées ». Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger. Il s’agit pour le matérialisme historique de retenir l’image du passé qui s’offre inopinément au sujet historique à l’instant du danger. […] Á chaque époque, il faut chercher à arracher à nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer. (Thèse VI)

. L’idée de progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est inséparable de celle d’un mouvement dans un temps homogène et vide. La critique de cette dernière idée doit servir de fondement à la critique de l’idée de progrès en général. (Thèse XIII)

. L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais le temps saturé d’« à-présent ». (Thèse XIV)

. L’historien matérialiste ne saurait renoncer au concept d’un présent qui n’est point passage, mais arrêt et blocage du temps. (Thèse XVI)

. Dans cette structure, il <l’historien matérialiste> reconnaît le signe d’un blocage messianique des événements, autrement dit le signe d’une chance révolutionnaire dans le combat pour le passé opprimé. Il saisit cette chance pour arracher une époque déterminée au cours homogène de l’histoire […] (Thèse XVII)

Sur le concept d’histoire (1940)

3) Utopie et messianisme chez Ernst Bloch (1885-1977) et Walter Benjamin, par Daniel Bensaïd (1946-2010)

Centrale dans l’œuvre de Bloch, l’Utopie disparaît pourtant dans celle de Benjamin, au profit du Messie. […] La catégorie de l’Utopie s’efface chez Benjamin pour livrer passage à la venue incertaine du Messie. […] L’histoire selon Benjamin est cosmique. Elle n’obéit pas à des enchaînements linéaires et mécaniques, mais à des attractions et des gravitations. Dans cette histoire gravitationnelle, passé et futur sont sous condition du présent. […] Le passé ne détermine plus le présent et le futur, selon l’ordre d’une chaîne causale. Le futur n’éclaire plus rétrospectivement le présent et le passé, selon le sens unique d’une cause finale. Le présent devient la catégorie temporelle centrale. Il s’amenuise et s’amincit, tend à l’infime du moment actuel, de l’instant fugitif, de l’insaisissable « à-présent’ », où passé et futur remettent pourtant, en permanence, tout en jeu. Le présent, et lui seul, commande le faisceau des « peut-être ». Chez Bloch le futur demeure la catégorie dominante.

« Utopie et messianisme : Bloch, Benjamin et le sens du virtuel » (1995)


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