Les textes de l’Atelier Philo du 12 mars

L’Atelier Philo du 12 mars portera sur la thématique « Quête de la solitude et société« . Vous pouvez découvrir les textes qui seront discutés par ICI en PDF ou ci-dessous :

Quête de la solitude et société

1) Solitude, société et conformisme chez le philosophe américain Ralph Waldo Emerson (1803-1882)

  1. a) Extrait du livre Société et solitude (1870)

Ici encore, comme bien souvent, la nature se plaît à nous placer entre deux extrêmes, et notre salut est dans notre habileté à suivre la diagonale. La solitude est impraticable, et la société fatale. Nous devons garder la tête dans l’une et nos mains dans l’autre. Nous y parviendrons si nous conservons notre indépendance sans perdre notre sympathie. Ces merveilleuses montures n’ont pas besoin d’être conduites par des mains raffinées. Nous revendiquons une solitude qui nous rattache à ses révélations quand nous sommes dans la rue ou dans les palais ; car la majorité des hommes sont intimidés en société et vous disent des choses sensées en privé, mais ne s’y tiennent pas en public. Cependant, ne soyons pas les victimes des mots. La société et la solitude sont des mots trompeurs. Ce qui importe, ce n’est pas de voir plus ou moins de gens, mais la rapidité avec laquelle s’instaure la sympathie. Une âme saine tirera ses principes de l’intuition, dans une ascension toujours plus pure vers le bien suffisant et absolu, et acceptera la société comme le milieu naturel où ils devront être mis en application.

  1. b) Extrait du texte « Confiance et autonomie » (« Self-Reliance », 1841, souvent traduit par « Confiance en soi »)

Un jeune garçon, dans un salon, est  comme le public du parterre dans un théâtre : indépendant, irresponsable, il regarde du coin de l’œil les gens et les choses, les juge et les condamne sur leurs mérites, de cette façon rapide et sommaire qu’on les garçons de le faire, et il les décrète bons, mauvais, intéressants, stupides, éloquents ou gênants. Il ne s’encombre jamais des conséquences ou des intérêts, il délivre un verdict indépendant et sincère. […]

Ces voix-là, nous les entendons dans la solitude, mais elles se font faibles et audibles dès que nous entrons dans le monde. Partout, la société conspire contre l’humanité de chacun de ses membres. Elle est comme une société anonyme dont les membres s’entendent, au nom du plus grand bien de chaque actionnaire, pour sacrifier la liberté et la culture de chacun. La vertu la plus prisée est le conformisme. L’indépendance et l’autonomie en sont le versant opposé. La société n’aime ni les réalités ni les créateurs, elle préfère les noms et les coutumes.

Celui qui veut être un homme doit être non-conformiste. […] J’ai honte de voir comme nous capitulons vite devant les étiquettes et les noms, devant les groupes importants et les institutions défuntes. […]

Dans le monde, il est facile de vivre en se conformant à l’opinion générale ; quand on est seul, il est facile de se conformer à sa propre opinion ; mais le grand homme est celui qui, au milieu de la foule, garde, avec une douceur parfaite, l’indépendance de la solitude. […]

Pourquoi une telle déférence envers Alfred le Grand, le prince Scanderberg ou Gustave de Suède ? Supposons-les vertueux ; ont-ils épuisé toute la vertu du monde ? L’enjeu de vos actions privées d’aujourd’hui est aussi grand que celui qui a suivi leurs actes les plus publics et les plus glorieux. Le jour où les hommes inconnus agiront d’après des vues originales, l’éclat passera des actes des rois à ceux des hommes justes. […]

Je m’éloigne de vos coutumes. Je dois être moi-même. […] Je ne fais pas cela égoïstement, mais humblement et sincèrement. Choisir la vérité est autant votre intérêt que le mien et que celui de tous les hommes, aussi longtemps que nous ayons vécu dans le mensonge.

  1. c) Emerson vu par la philosophe française Sandra Laugier (née en 1961)

Ce qui définit la démocratie pour Emerson, c’est la Self-Reliance, c’est-à-dire la confiance non comme prétention creuse et sentiment de supériorité (une version dégradée de la pensée d’Emerson qu’on rencontre souvent) mais comme refus de la conformité. La Self-Reliance est la capacité qu’a chacun de juger du bien, et de refuser un pouvoir qui ne respecte pas ses propres principes. […]

La Self-Reliance est bien une position politique, revendiquant la voix du sujet contre le conformisme, contre les usages acceptés de façon non critique, et contre les institutions mortes ou devenues non représentatives, confisquées. […]

La confiance en soi revendique le droit de retirer sa voix à la société, la désobéissance civile. […] une forme d’individualisme radical qui n’est pas une revendication égoïste de l’intérêt privé, mais au contraire public, ordinaire. En revendiquant l’ordinaire, c’est à une révolution qu’appelle Emerson, à la construction d’un nouvel homme ordinaire, l’homme de la démocratie.

Une autre pensée politique américaine. La démocratie radicale d’Emerson à Stanley Cavell, 2004

2) La tension condition intersubjective/solipsisme vécu chez Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)

– Condition intersubjective[1] : « si, avant toute prise de position volontaire, je ne me trouvais déjà situé dans un monde intersubjectif » (p. 408)

– Solipsisme[2] vécu : « Ce soi, témoin de toute communication effective […] Il y a là un solipsisme vécu qui n’est pas dépassable. » (p. 411)

Phénoménologie et perception (1e éd. : 1945), Paris, Gallimard, collection TEL, 1992

 

3) Extraits du livre La société des individus (1987) du sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990)

  1. a) « La société des individus » (1939)

La conscience individuelle est généralement modelée aujourd’hui de telle sorte que chacun se sent obligé de penser : « Je suis ici, tout seul ; tous les autres sont à l’extérieur, à l’extérieur de moi, et chacun d’eux poursuit comme moi son chemin tout seul, avec une intériorité qui n’appartient qu’à lui, qui est son véritable soi, son moi à l’état pur et il porte extérieurement un costume fait de ses relations avec les autres. » C’est ainsi que l’individu ressent les choses.

Cette attitude à l’égard de soi-même et à l’égard des autres paraît naturelle et évidente à ceux qui l’adoptent. Or elle n’est ni l’un ni l’autre. Elle exprime une empreinte historique très particulière de l’individu par un tissu de relations, une forme de coexistence avec les autres de structure très spécifique. […] En un mot, cette conscience de soi correspond à une structure de l’intériorité qui s’instaure dans des phases bien déterminées du processus de civilisation. Elle se caractérise par une forte différenciation et une forte tension entre les impératifs et les interdits de la société, acquis et transformés en contraintes intérieures, et les instincts ou les tendances propres à l’individu, insurmontés mais contenus.

Ce conflit intérieur de l’individu, cette « intériorisation », cette manière d’exclure de la vie sociale certaines sphères de l’existence chargées d’angoisse, de sentiments de honte et de pudeur produits pas la société, entretient chez l’individu la sensation qu’il y aurait quelque chose d’« intérieur » qui n’existerait que pour soi, sans relation avec les autres, et qui n’entrerait qu’« après coup » en relation avec les autres, « à l’extérieur ».

  1. b) « Conscience de soi et image de l’homme » (années 1940-années 1950)

On peut en même temps savoir qu’il y a eu et qu’il y a toujours d’autres façons de prendre conscience de soi et des autres. On sait parfois que notre propre vision familière de conscience de soi, notre propre image de l’homme ne sont apparues que tardivement dans l’histoire de l’humanité, d’abord lentement et pour une brève période dans des cercles restreints des sociétés de l’Antiquité, puis de nouveau, à partir de la période que l’on a appelé la Renaissance[3], dans les sociétés occidentales. Néanmoins elles sont habituellement ressenties comme la seule façon véritablement saine et normale de prendre conscience de soi et des autres, celle qui, contrairement aux autres, ne demande aucune explication. Elle semble présenter encore aujourd’hui un tel degré d’évidence qu’il est difficile de se détacher de son enracinement dans sa propre conscience pour la placer en quelque sorte devant soi et la considérer comme une nouveauté étonnante. […]

En ce qui concerne leur corps, les individus insérés à vie dans les groupes étroits des organisations pré-étatiques ne sont pas moins isolés et séparés les uns des autres que les membres des sociétés étatiques hautement diversifiées. Ce qui ressort plus nettement chez ces derniers, c’est l’isolement et la singularisation des individus dans les relations les uns avec les autres.


[1] Intersubjectif : « Qui se produit entre deux sujets humains » (Le Nouveau Petit Robert, 1993).

[2] Solipsisme : « Théorie d’après laquelle il n’y aurait pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même » (Le Nouveau Petit Robert, 1993).

[3] Renaissance : fin XIVe-début XVIIe siècles.

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