JOHN ZORN en 25 morceaux

Depuis le début de la saison, nous citons John Zorn en exergue du texte de présentation du ZO, mais tout le monde le monde ne le connaît pas forcément. Puisque face à ce compositeur-instrumentiste prolifique (plus de 200 disques sous son propre nom, sans compter les collaborations, featurings et autres apparitions discographiques… et on ne parle pas des DVD ni des livres) certains peuvent se décourager et ne pas savoir par quel bout le prendre. Jazz ? hardcore ? klezmer ? musique savante ? improvisation libre ? easy listening ? Cet article tente de vous proposer une porte d’entrée dans l’univers aux mille facettes d’un des musiciens les plus importants des 30 dernières années. Suite à une contrainte proposée par Pacôme Thiellement, je tente de le faire en seulement 25 morceaux. C’est parti !

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PRÉSENTATION

John Zorn est né et a grandi à New York. Son langage (musical et verbal) le prouve. Il explique qu’enfant, il a été très fortement marqué par Fantasia et par le Fantôme de l’Opéra avec Lon Chaney. Il se souvient de la présence singulière de Joseph Cornell dans le Queens de son enfance. Il a été bercé aussi bien par Bach que par les Beach Boys, par les Doors, Frank Zappa et Schönberg que par Carl Stalling (compositeur pour les dessins animés Looney Toons sur lequel il fera un mémoire plus tard), et par toutes les formes de jazz (de Duke Ellington à Ornette Coleman en passant par Pharoah Sanders ou Vince Guaraldi). Zorn raconte volontiers qu’une de ses révélations musicales sera l’écoute d’Improvisation Ajoutée de Mauricio Kagel dans son adolescence. A 16 ans, il rencontre Salvador Dalí qui loge alors au St Regis Hotel sur la 55ème. Il a été un temps l’assistant de Jack Smith, dont il revendique une influence directe. A 20 ans, il travaille chez un disquaire avec un ami à lui qui s’appelle Tim Berne. Par ce magasin, il perfectionne sa culture musicale et rencontre plein de musiciens, dont un certain Bill Frisell.

Zorn se définit comme compositeur, mais c’est en tant que saxophoniste qu’il se fait connaître. Dès la fin des années 70, il est au cœur des expérimentations qui ont lieu à NYC à ce moment-là. Il joue avec Eugene Chadbourne (il sortira ses premiers disques sur Parachute, le label de ce dernier), il rencontre Anthony Coleman, John Lurie et Lounge Lizards, Diamanda Galas, DNA, Sonic Youth ou encore Milford Graves.

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300 STATUES (de gauche à droite : John Zorn, Eugene Chadbourne, Polly-Bradfield), 1978

Il se fait une petite renommée dans la Downtown new-yorkaise grâce à ses performances solo (double bill avec son ami Ned Rothenberg) et avec une série de performance poétique et fragile pour public restreint nommée Theater of Optical Musics.

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Le THEATER OF MUSICAL OPTICS de John Zorn (photo d’Ela Troyano)

LES ANNÉES 80 (jazz, solo, hardcore, Game Pieces, File Cards compositions)

Dans les années 80, il partage sa vie entre entre New York et le Japon où il rencontre toute la scène expérimentale (Yamatsuka Eye, Otomo Yoshihide, Keiji Haino, Yoshida Tastuya…).

Ses deux premiers disques solo, The Classic Guide of Strategy, sont une référence au Traité des Cinq Roues. Ces albums sont une sorte d’hybride improbable entre For Alto d’Anthony Braxton, les BO de Carl Stalling pour cartoons et un disque sorti chez Smithsonian Folkways intitulé The Lyrebird (field recordings d’oiseaux lyre).

Même s’il se fait un malin plaisir à brouiller le pistes et à éviter les étiquettes, Zorn se définit lui-même (et à juste titre) comme un saxophoniste de jazz. Et on pourrait dire plus précisément de rhythm’n’blues lorsqu’on prête attention à son jeu. Une preuve : OLE (reprise de Freddie Redd).

La côte Est dans les années 70-80 est propice à toutes les remises en question de la forme free jazz et de l’improvisation libre. Vont émerger quasiment en même temps les « Directions in music » de Miles Davis, le « Sound Painting » de Walter Thompson, les « Oblique Strategies » de Eno et Schmidt ou encore les « Conductions » de Lawrence ‘Butch’ Morris (chez qui Zorn a même joué). Pour sa part, Zorn développe toutes sortes d’expérimentations (la formation Locus Solus) et en particulier une série qu’il nomme les « Game Pieces », jeux musicaux aux règles très précises où il n’y a plus de chef d’orchestre mais ce qu’il appelle un prompteur, qui sert à relayer les décisions prises spontanément par les musiciens en improvisation. Ils semblent s’amuser comme des petits fous sur ces projets qui portent presque tous des noms de sports ou de jeux (Lacrosse, Hochey, Pool, Archery). La pièce plus célèbre qui émerge de cette période est Cobra.

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Extrait des règles de Cobra de John Zorn

Toutes ses recherches sont très influencées par John Cage et ses réflexions sur l’aléatoire, par les compositions « Duel » et Stratégie » de Iannis Xenakis et les « Jeux Vénitiens » de Witold Lutoslawski.

Après deux apparitions remarquées sur des compilations (That’s the Way I Feel Now en hommage à Monk en 1984 et Lost in the Stars en hommage à Kurt Weill en 1985), c’est avec un album de reprises d’Ennio Morricone que Zorn se fait vraiment connaître au milieu en 1986 : THE BIG GUNDOWN.

Morricone considère que c’est le meilleur album de reprises qui ait été fait de sa musique. Sacré compliment pour le new-yorkais qui a alors 32 ans.

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John Zorn et Ennio Morricone à Vérone le 27 juillet 1988

A la fin des années 80, Zorn révolutionne la musique en créant des ponts plus improbables les uns que les autres, en mélangeant allègrement ce qui fait toute sa culture : le punk, le blues, le jazz, le métal, l’exotica, la musique de films, l’ambient, la musique classique et contemporaine. Depuis Miles Davis, des ponts de ce genre avaient déjà été tentés, particulièrement à NYC, entre autres par Lounge Lizards ou encore Last Exit, mais sans jamais aboutir à un résultat si cohérent et radical, si disparate et homogène à la fois.

Il crée coup sur coup deux groupes fondamentaux : en 1990 sort le premier album de Naked City (matrice de groupes comme Mr Bungle, Secret Chiefs 3 ou Fantômas) et en 1991 le premier de Painkiller où il revisite le fameux trio sax-basse-batterie du jazz en convoquant un bassiste issu de l’expérimental et du dub (Bill Laswell) et un batteur de métal, inventeur du blastbeat dans le grindcore : Mick Harris (batteur de Napalm Death). Quelques exemples en musique : A SHOT IN THE DARK (reprise de Henry Mancini), SPEEDFREAKS et TORTURED SOULS.

Il développe en parallèle une autre série de compositions qu’il nomme « File Card compositions », des compositions par cartes où l’on trouve aussi bien des partitions précises avec portées et instrumentations définies que des indications abstraites où les musiciens sont libres de l’interprétation qu’ils veulent en donner. Toujours référencés, ce sont des sortes de scénario pour un cinéma auditif (l’inverse du Theater of Optical Musics qui est une musique silencieuse pour les yeux). Deux exemples représentatifs : SPILLANE (hommage à Mickey Spillane, comme son nom l’indique, sorti en 1987) et GRAND GUIGNOL (avec Naked City).

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John Zorn durant l’enregistrement de SPILLANE au Radio City Studios, NYC

LES ANNÉES 90 et le songbook MASADA

Au tout début des années 90, Zorn questionne sa judéité et accouche d’un album radical nommé Kristallnacht qui donne naissance à ce qu’il nommera avec Marc Ribot la Radical Jewish Culture, mouvement amorcé à NY par des groupes comme Klezmatics dans lequel a joué David Krakauer, Hassidic New Wave avec Frank London et Greg Wall ou encore Ben Goldberg et Kenny Wollesen avec le groupe New Klezmer Trio. De cette expérience, il décide de laisser le passé derrière et propose une renouveau de la musique juive, une recherche de formes qui puisse la faire entrer dans le 21ème siècle. Ce qui l’amène à créer Masada, un quartet qui reprend la forme de celui d’Ornette Coleman au tout début des années 60. Masada sera d’abord un quartet (avec Dave Douglas, Greg Cohen et Joey Baron, qu’on trouve initialement sur la BO de Thieves Quartet de Joe Chapelle), puis un projet qui prend plusieurs formes sous la direction de Zorn (un trio à cordes, un sextet jazz de chambre, un power trio ou un octet électrique…) avant qu’il le laisse lui échapper pour que d’autres se l’approprie (Uri Caine, SC3, Medeski, Martin & Wood, Eyvind Kang, Pat Metheny). Trois exemples avec trois formations : KARAIM en live, AZAZEL et IDALAH-ABAL.

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Le corpus de morceaux pour Masada est divisé en 3 groupes : le songbook 1 (205 compositions), le songbook 2 dit « Book of Angels » (316 compositions) et le songbook 3 appelé « The Book Beriah » (93 compositions). Ce qui forme un tout de 614 compositions, soit les 613 mitzvot juives + 1 = 614, qui correspond à ce que Emil Fackenheim appelle le « refus de la victoire posthume de Hitler ». (Il y a donc 93 compositions pour le Book 3, chiffre qu’il est difficile de ne pas mettre en relation avec Thelema d’Aleister Crowley – la Volonté, mot qui revient à 93 reprises dans la Bible.)

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Photo du coffret contenant les partitions du Masada Songbook 2 – The Book of Angels prise par Marc Urselli, le 11 mai 2012 

LE LABORATOIRE DES FILMWORKS

Un terrain d’expérimentations que Zorn aime bien utilisé est celui des musiques de films. Il a très souvent été appelé pour faire des BO, que ce soit des pubs, des films, des courts-métrages, des fictions ou des documentaires. Un peu à la manière de Miles Davis sur Ascenseur pour l’échafaud, il regarde le film le matin avec les musiciens, en fin de matinée ils déchiffrent les partitions déjà écrites (parfois sans avoir vu le film, simplement sur le scénario, des photos ou des croquis, ou en se basant sur les discussions avec le réalisateur), ils répètent l’après-midi, enregistrent en fin de journée et mixent le soir même ou le lendemain matin. Dans ces BO, il teste différents instrumentariums, différentes combinaisons, différents musiciens. On y trouve souvent les prémices de projets qui naîtront plus tard. Deux petites miniatures aux accents musique de chambre : SHANIM et NOSTALGIA (hommage à Maya Deren).

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MUSIQUE CONTEMPORAINE

Comme on le disait plus haut, Zorn s’est toujours définit comme un compositeur avant d’être un saxophoniste. Son travail d’écriture contemporaine est vaste et très diversifié, bien qu’on y sente toujours la présence de Stravinsky, de Webern, Messiaen ou Schonberg. C’est dans ces compositions que vont émerger les thématiques magiques et occultes qui prendront de plus en plus de place chez lui au fur et à mesure des années. 4 exemples : AMOUR FOU (trio violon, violoncelle, piano), FRAMMENTI DEL SAPPHO (pour 5 voix de femmes), KOL NIDRE (quatuor à cordes), SORTILEGE (duo de clarinettes basses).

Au milieu des années 2000, Zorn monte un nouveau groupe qui mélange l’énergie du rock, l’improvisation du jazz, l’exigence de l’écriture contemporaine dans une forme rituelle. Il est constitué de Mike Patton à la voix, Trevor Dunn à la basse et Joey Baron à la batterie. Ce groupe dédié à Antonin Artaud, Aleister Crowley et Edgard Varèse (rien que ça !) enregistre 7 disques dont l’incroyable Six Litanies for Heliogabalus, où le trio se voit augmenter de Zorn au sax, de Jamie Saft aux claviers, d’Ikue Mori à l’électronique et d’un chœur de 3 femmes.

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AS ABOVE, SO BELOW

A la différence de bien des artistes Zorn poursuit simultanément les différents courants de son œuvre, n’en abandonnant jamais vraiment aucun et en en faisant émerger d’autres. Il fera sporadiquement des File Cards Compositions (Elegy en hommage à Jean Genet, IAO en hommage à Kenneth Anger et Crowley) mais il y reviendra en grandes pompes au début des années 2010 avec un sublime Femina (en hommage aux femmes dans l’art), Satyr’s Play (en hommage à Austin Osman Spare) et les excellents hommages à William Burroughs (Interzone), à René Daumal et G.I. Gurdjieff (Mont Analogue). Ex. : INTERZONE.

Zorn affirme son côté easy listening tout au long des années, s’amusant avec l’exotica (il est fan de Esquivel, Martin Denny et Les Baxter) ou encore la surf music (il considère – à juste titre – Brian Wilson comme un des génies musicaux du 20ème siècle). Un exemple avec sa formation easy listening la plus célèbre : THE DREAMERS.

Au début des années 2010, Zorn commence une nouvelle série de compositions qu’il nomme la « Mystic Serie ». Elle est inauguré par In the Search of the Miraculous (titre original du livre Fragments d’un enseignent inconnu d’Oupensky, élève de Gurdjieff), puis suivent The Goddess – Music for the Ancient of Days, At the Gates of Paradise et A Vision in Blakelight (tous deux en hommage à William Blake), The Concealed, Transmigration of the Magus (en hommage à Lou Reed).

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John Zorn au Lou Reed Memorial, 2013

Sont inclus dans cette Mystic Serie un nouveau trio (harpe-guitare-vibraphone) avec qui il enregistre plusieurs disques : The Gnostic Preludes, The Mysteries, In Lambeth: Visions from the Walled Garden of William Blake, The Testament of Solomon. The Mockingbird, en hommage au personnage de Scout, va paraître très prochainement.

Et on inclut aussi une formation qu’il crée en reprenant la forme du Modern Jazz Quartet avec lequel il enregistre Nova Express (2ème hommage à Burroughs), At the Gates of Paradise et A Vision of Blakelight (cités plus haut), Dreamachines (en hommage à Brion Gysin), On Leaves of Grass (hommage à Walt Whitman), et  un volume du Book of Angels, Andras (qui sort dans quelques jours).

Dans cette série, on y découvre pleinement sa passion pour les musiques minimales et répétitives (Steve Reich, Terry Riley, Meredith Monk ou Philip Glass). Trois exemples : ENCHANTRESS, CIRCUMAMBULATION, THE CONQUEROR WORM.

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John Zorn dessinant un sigil pour l’édition deluxe de Satyr’s Play, A to Z 2012

A partir de la fin des années 2000, les différentes facettes de Zorn deviennent de plus en plus perméables les unes aux autres, rendant les frontières déjà pas très claires encore plus floues entre ces différents projets.

Il créé début 2015 un nouveau trio avec John Medeski aux claviers, Matt Hollenberg à la guitare (qui officie également dans Cleric) et Kenny Grohowsky à la batterie (actuel batteur de SC3 aux côtés du grand Ches Smith). Il a déjà sorti 4 albums avec eux (dont un en hommage au film Rendez-vous avec la Peur de Jacques Tourneur, un autre en hommage à August Strindberg et un tout récemment en hommage à Jerzy Kosinski) et a fini l’écriture d’un 5ème. Dans ce groupe on y croise son affection pour le métal d’avant-garde, le math-rock, les improvisations dirigées, le dodécaphonisme de Schonberg, la musique répétitive, le jazz, et l’aspect cinéma pour les oreilles. Ex. : ILLUSIONIST.

Vu la production actuel de Zorn (un minimum de 9 albums par an depuis 2008 !), on ne peut clore définitivement cet article. Attendons de voir ce qu’il nous réserve encore : les hommages à Guillaume de Machaut, à Freud, à Cagliostro, à la Commedia dell’arte (en cours d’enregistrement), à Merlin, à Beethoven, à Jackson Pollock, Hildegarde von Bingen, Nijinsky, Mallarmé, Nossis, Gauguin, Novalis…

Et comme on n’a pas même évoqué son travail de producteur ou de curateur (Tonic puis The Stone depuis 2005), je vous renvoie vers la revue Circuit sortie l’an dernier chez Les Presses de l’Université de Montréal.

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John Zorn dans l’installation Aten Reign de James Turrel, Guggenheim museum

BONUS

Je triche en rajoutant une section BONUS, au cas où certains veuillent continuer l’aventure (car quand même, choisir 25 morceaux dans toute la discographie de Zorn, ce serait comme choisir seulement 3 morceaux dans celle des Beatles) :

HARHAZIAL (Violoncelle solo par Erik Friedlander)

LENG T’CHE (avec Naked City en hommage à Bataille et au Melvins)

SNAKE CATCHER (extrait de The Gift – Music Romance vol.3)

DURAS (une File Card composition en hommage à Marguerite Duras)

LOOPING JOURNEYS (improvisation en duo avec Milford Graves)

TIRZAH (avec le quartet Masada)

CHRISTMAS SONG feat. Mike Patton (reprise de Chestnut roasting on an open fire par Nate King Cole)

PUEBLO (avec Robert Quine et Marc Ribot)

NE’EMAN (le quartet Masada, encore)

FOUET D’EPINES (BO pour le film de Belle de Nature de Maria Beatty)

ZECHRIEL (avec le sublime Bar Kokhba Sextet)

SOMNAMBULISME (BO du film de The Last Supper d’Arno Bouchard)

DREAMER OF DREAMS (extrait de Music for Children – Music Romance vol.1)

AND THE CLOUDS DRIFT (extrait de Valentine’s Day)

ZAVEBE (avec The Dreamers)

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