TOUTE SOCIÉTÉ A LES MONSTRES QU’ELLE MÉRITE par Vincent Capes

« Le ressort principal des émeutes serait la condition sociale des exclus de la société française. »

Rapport des Renseignements Généraux français, novembre 2005

            L’émotion n’est pas bonne conseillère. Lorsque l’émotion pointe son nez, l’esprit se trouble et le mot se meurt dans la gorge nouée. Mais c’est aussi par là que commence la recherche d’une explication, la quête du sens face à un phénomène aussi étrange que prévisible. Mais à la place de véritable sens, les médias et les politiques nous offrent une déferlante d’interprétations et de lectures construites avec les mêmes mots qu’ils auront usés (« valeurs républicaines », « chocs des civilisations ») et fatigués à force de les employer à mauvais escient (« liberté », « démocratie »). Il faut garder à l’esprit que ce modus operandi est une façon de canaliser l’événement, de le phagocyter, le ligoter, le bâillonner. De lui faire dire autre chose. Cette observation amène à déduire que derrière le rideau de fumée de leur soi-disant neutralité, il y a en fait des actes symboliques. Il n’y a dans leur pratique aucune différence avec la magie : c’est une façon de conjurer le mauvais sort, d’exorciser les démons, d’avoir du pouvoir dessus, de les maîtriser. D’épingler le phénomène comme un insecte dans les pages déjà remplies du livre de nos préjugés. Derrière le sentimentalisme des médias se cachent des jeux et des discours moraux aux perspectives politiques qu’il importe d’essayer de comprendre pour bien mesurer leur impact. Gardant à l’esprit que toute psychologisation peut entraîner une forme de déresponsabilisation, il faut tout de même essayer de comprendre, car comprendre n’a jamais voulu dire tolérer ou accepter.

« Quand l’imagination excitée se fixe sur une chimère, celle-ci finit par se matérialiser tôt ou tard. »

Alfred Kubin, Le cabinet des curiosités, 1925

            Une fois de plus, le terrorisme s’est donc imposé dans les médias français comme une énigme indéchiffrable. Il reste inappréhendable en soi, incompréhensible tant par la droite (qui le transforme toujours avec une aisance fate en question sécuritaire d’ordre public) que par la gauche (qui, comme à son habitude, a toujours un train de retard sur la compréhension des événements quels qu’ils soient).

            La recherche d’outils intellectuels qui permettraient d’analyser avec justesse la montée du terrorisme en France constitue un véritable défi pour notre compréhension. Mais il est vital de faire naître une théorie dans cet endroit le plus inexplicable qui soit, dans cette impasse de la pensée qu’est l’aveuglement fanatique. Il faut pour cela prendre en compte le caractère singulier mais par-dessus tout fragmentaire de l’extrémisme en France sans glisser dans une critique généralisée des extrémismes religieux qui omettrait le caractère particulier dans lequel se manifeste ce mouvement. Les spécificités locales peuvent nous permettre de lire la situation qu’une analyse globale étoufferait. C’est une absurdité de les expliquer par un schéma définitif et absolu, car les traits caractéristiques de ces terroristes renvoient avant toute chose aux particularités du contexte français[1].

            Les limites connues du système français (déjà soulevées lors du débat sur le port du voile en 2004) laissent apparaître comment derrière le rôle fédérateur de l’État républicain se cache un refoulement profond, dû au passé colonial[2], de la question « ethnique » liée à l’immigration. Et c’est précisément ce refoulé-là qui rejaillit dramatiquement au visage de la seconde et la troisième génération des enfants d’immigrés. Ceux-là même que la France voudrait voir « intégrés », et qui expérimentent quotidiennement le poids accablant de l’exclusion, soi-disant abolie, mais toujours douloureusement présente dans la réalité, par le fait d’être relégués en marge du système, d’abord géographiquement puis surtout économiquement et socialement. Toute structure fonctionnant en terme d’exclusion et d’inclusion finit obligatoirement par générer une zone d’extériorité plus forte que l’intériorité. C’est dans cette zone que se forme le sentiment de rejet, voire d’abjection. Une partie grandissante de la population vit involontairement dans les « marges » (géographiques et/ou économiques) des métropoles, pris en étau entre chômage, criminalité, aides sociales et travail au noir. Au fond, cette partie de la population n’a aucun statut social : elle demeure isolée, déclassée, marginalisée, sans être jamais comprise ni représentée. Mais c’est un même mouvement qui amène l’exclus à vouloir tenter l’inclusion par la réussite sociale ou la totale exclusion qui entraînera frustration, colère, jalousie, victimisation. Que croyait faire la société lorsqu’elle insistait médiatiquement sur l’intégration alors que concrètement elle la refusait ?[3]

            Il est fondamental de comprendre le rapport entre les violences sociales subies et les violences perpétrées par les déclassés et les marginalisés. Vivant dans une société qui structure sa propre pathologie comme un principe de réalité, cette colère prend racine dans un vécu insupportable, une souffrance quotidienne et permanente atroce, dont la possibilité de s’affranchir est ressentie comme inexistante. Deleuze avait utilisé le terme de « bouffées de réel », il nous faudrait parler ici d’apnée de réel.

« Nous avons déjà demain – c’est aujourd’hui que nous voulons. »

Marc Dowham, Cyberpunk, éd. Allia, 2013

 

            Depuis le 20ème siècle, les dérives de la société se sont avérées bien plus extrêmes que quiconque aurait pu l’imaginer. Les conséquences de son évolution (qui n’a rien à voir avec des motifs compréhensibles et moraux) rendent les actes et les gens superflus. L’être humain voudrait se croire unique alors que la société le pousse dans le futile. Et les deux sentiments cohabitent en lui en même temps. Cet équilibre psychologique fragile et précaire imposé par la société fait prendre conscience à l’être humain de sa propre inutilité, ce qui l’amène à une forme de déresponsabilisation vis-à-vis d’autrui. Les actes sont détachés de leurs conséquences, conséquences elles-mêmes détachées des causes. Les faits et gestes sont soudain dénués de sens. Le problème théorique posé par les marginalisés est celui du processus de singularisation à la fois forcée et de tentative d’individuation dans un monde politique qui les rejette. Ce double mouvement génère un conflit qui porte sur le consentement au réel imposé par une société qui ne les représente pas.

            C’est ce lieu de l’exclusion et de la solitude qui devient le berceau de la révolte. De cette exclusion naît le besoin de vérité, la recherche de justice. C’est cet élan qui pousse à un mouvement d’éclatement, de fracture. Du sentiment de rejet et de la tentative de sortie d’une prédestination peut naître une forme de nihilisme, une violence (autant destructrice ou autodestructrice que constructrice) qui donnera une négation, une invalidation, un refus de l’ordre établi. Mais de cette évacuation, de cette rupture se crée un vide, un espace à combler dans lequel vont s’engouffrer les passions et les idéologies en tous genres. Ce vide devient recherche de sens et passe par la dépossession, l’abandon de soi, l’état hors de soi, une forme d’extase. C’est de cette quête de la vérité que germent les soulèvements sociaux comme le besoin du religieux[4]. Le sentiment d’injustice et d’impuissance peut trouver un nouvel exutoire pour s’exprimer.

« (…) cet espace intime qu’est la foi et qui fait tenir debout dans les situations les plus critiques (…), il se trouve malgré tout en France, des gens qui se permettent de s’offusquer qu’on tienne à ce petit bout de territoire privé ».

Halim Mahmoudi, profil Facebook, le 08/01/2015

 

            En partant de cette fracture et de ce vide, on peut commencer à envisager les montées identitaires, celles qui peuvent malheureusement parfois se transformer en fanatisme voire en terrorisme, qu’il soit politique et/ou religieux[5]. En abandonnant les marginalisés, les responsables politiques les ont laissé aux mains de vils escamoteurs. Les embrigadements ne sont que des manipulations des souffrances modernes à des fins stratégiques et idéologiques autres que celles qui pourraient réellement aider ceux qui rejettent et s’insurgent. Les solitudes sociales subies et les impuissances économiques vécues donnent des singularités fortes mais in-formées, et les manipulateurs de tous bords ont bien compris la place qu’ils pouvaient prendre. Machiavel l’explique bien : l’action de la multitude n’est plus désespérée lorsqu’elle trouve son unité. Les extrémistes ne sont que des militaires sous-payés, de la main-d’œuvre bon marché œuvrant pour le compte de groupes politiques bien plus que religieux qui instrumentalisent leur douleur et leur ras-le-bol en se cachant derrière le paravent de la foi pour se fédérer autour du bouc émissaire (dans le sens le plus girardien) occidental.

            Ces groupes arrivent à manipuler en apportant une réponse à ceux qui n’ont pas encore eu le temps de formuler la question. Serge Daney explique très bien ce type de rhétorique toute particulière dans l’interview Le Cinéphile et le Village : il suffit que quelque chose se passe à l’autre bout du monde pour que des images nous en parviennent. On regarde ces images, et elles nous servent de réponse alors qu’on n’avait pas encore formulé la question. Si on connaissait la question, on pourrait dire si la réponse nous convient ou pas, mais en l’absence de question, la réponse devient définitive. C’est cette préemption de la réponse sur la question qui génère la perte de repère et l’absence d’imaginaire.

            Les terroristes ne sont pas des fous, encore moins des fous religieux. Ils sont tout à fait normaux, mais sans repère, ils sont manipulés par une minorité à qui ces actes profitent. On les sacrifie au prix d’intérêts personnels. Des deux côtés, la haine est volontaire. Elle est semée consciemment.

« Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale. »

Maurice Barrès, Les Déracinés, 1897

            En dehors du problème terroriste, il faut parler de la République et tenter de comprendre l’impossibilité pour les marginalisés de se retrouver derrière ce symbole. Si pour certains il représente la démocratie et l’égalité, pour d’autres il est la preuve des limites du système en place (le citoyen représenté lors de l’écriture de la Déclaration des Droits de l’Homme est un personnage de sexe masculin, adulte, blanc, et propriétaire). La soi-disant liberté dont parlent les médias ne fait que dissimuler les nouvelles exclusions basées sur des différences (discrimination raciale ou de genre, ségrégation économico-sociale)[6]. Cette partie de la population incomprise restera inconcevable pour la démocratie en place. Elle est un contre-pouvoir qui aurait la faculté de destituer, et c’est bien là le véritable enjeu politique : en posant la question de qui nous sommes aujourd’hui, le « devenir minoritaire et multiple » est moins perçu comme un vent de liberté s’affranchissant des passés poussiéreux (qui ont fait plus que leur temps) que comme une forme de négation de la citoyenneté et de « l’identité », amenant inéluctablement les relents nationalistes actuels.

« Ce sera une manifestation inouïe (…) qui doit être forte, digne, qui doit montrer la puissance et la dignité du peuple français qui va crier son amour de la liberté et de la tolérance. Venez nombreux ! »

Manuel Valls, le 10/01/2015

 

« De SMS en chaîne d’infos, de facebook, en twitter, la nouvelle s’est répandue comme, sans doute, il y a un siècle, les technologies en moins, avait retenti le terrible : « Ils ont tué Jaurès. » Jaurès qui avait polémiqué, Jaurès qui avait divisé, Jaurès qui jusqu’au bout avait lutté pour la paix. Et c’est autour de sa tombe, pourtant, que cessaient les polémiques et les divisions, que se proclamait l’Union sacrée pour la guerre. C’est autour de son cercueil que la pensée critique devenait interdite, censurée, gelée pour quatre ans. Sous les éloges et l’encens, ils le tuaient une seconde fois.

C’est dans ces moments de sidération, de grand glissement, au contraire, me semble-t-il, qu’on a le plus besoin de repères. De discussions. D’échanges. D’analyses. Pour comprendre, et ne pas se laisser emporter. »

François Ruffin, Le poison de l’union, in Fakir, le 09/01/2015

            Lorsqu’il y a soulèvement, résistance, désaccord, nous sommes déjà en présence de la politique. Là où il y a fédération, unanimité, consensus, il n’y a plus d’altérité et plus de place pour le dialogue (le vrai dialogue, celui qui ne cherche pas à tomber d’accord ni à convaincre). Si il n’y a plus de dialogue, plus de débat, plus d’échange, il n’y a plus de démocratie. Et vient sans dire son nom une nouvelle forme de politique. La volonté de « faire bloc » et le refus d’accepter un contre-pouvoir laisse à la dérive non seulement le processus démocratique et constituant[7], mais participe aussi des montées des racismes partout en Europe (voir le SMR, groupe néonazi suédois qui a attaqué 200 personnes lors d’une manifestation antiraciste le dimanche 21 décembre dernier), et favorise les lois anticonstitutionnelles et liberticides (Mariano Rajoy considérant préventivement le manifestant comme une menace a fait adopter par le conseil des ministres le 29 novembre dernier une loi grâce au nouveau projet législatif de « Sécurité citoyenne » qui interdit les manifestations).

« Vous avez hurlé ‘plus jamais ça’ et vous nous léguez ‘fais avec’. »

Lettre ouverte à cette génération qui refuse de vieillir, éd. Terres Noires, mars 2009

            Nous devons nous battre pour la démocratie, mais pas pour cette forme de démocratie représentative que les politiques en place voudraient nous voir défendre en descendant dans la rue, geste qui ne ferait que consolider et renforcer leur pouvoir, et donnerait une légitimité à leurs actes. Non, pas cette caricature de démocratie qui ne cache qu’à peine une oligarchie ploutocratique. Nous devons revendiquer et appeler de tous nos vœux une vraie démocratie participative : une stochocratie[8]. Ce principe s’ancre dans un constat simple : nous ne pouvons accepter plus longtemps une démocratie (représentative) qui gouverne sans le peuple. La vraie démocratie (participative) commence là où les gens décident d’échanger et de se structurer entre eux et de ne pas laisser leurs existences soumises à l’obscénité républicaine de gestionnaires prospères qui ne les représentent plus.

            Notre impuissance tiendra toujours à notre perpétuelle soumission, à notre démission de la pensée. C’est la pensée paresseuse qui accouche de toutes les dérives totalitaires, religieuse aussi bien que laïque. Cette démission orchestrée a presque réussi à nous faire croire que réfléchir c’était se prendre la tête.

« Mon nom est Personne ; c’est Personne que m’appellent mon père, ma mère, et tous mes compagnons. »

Homère, 364-IX, L’Odyssée

 

 

[1] Bien qu’il soit extrêmement difficile de laisser de côté dans l’analyse les aspects politico-économiques qui se jouent à l’échelle internationale.

[2] Passé colonial que l’on ressent en France, mais il ne faut pas oublier à l’étranger quelles dictatures sont soutenues par nos gouvernements.

[3] C’est l’unique raison qui fait qu’au moment des émeutes dans les quartiers ce sont toujours les institutions qui sont visées, car elles symbolisent l’échec et le rejet : écoles, bibliothèques, centres sociaux. Les affrontements avec les forces de police représentant quant à eux la seule, ou tout du moins la forme la plus persistante de contact avec l’État.

[4] Inutile de rappeler qu’il est impossible de comprendre l’anarchisme espagnol en l’isolant de son contexte religieux et de son rapport au martyr, une passion en remplaçant une autre.

[5] Mais il faut bien distinguer cette attitude de la simple délinquance, car cet amalgame ne sert que les extrémismes nationaux.

[6] Il y a bien longtemps qu’on a fait état de la crise politique moderne, des lacunes de la fonction classique de la politique face à une crise généralisée. Il faudra bien un jour se pencher sur la question de plus en plus pressante de renouveler la démocratie et le concept d’égalité en se basant non plus sur la ressemblance mais bel et bien sur l’altérité et sur la différence. Il faut inventer un monde basé sur la singularité et non plus sur un universalisme total qui vise au fond à neutraliser (dans tous les sens du terme) les individus.

[7] Censée préserver le peuple des abus et des excès, une constitution devrait toujours être au-dessus du pouvoir.

[8] Terme créé à partir du grec stokhastikós (« aléatoire ») et du suffixe –cratie (« pouvoir »). La stochocratie désigne une forme de gouvernement où les représentants du peuple sont tirés au sort. Basé sur un pouvoir non-représentatif, des mandats extrêmement courts et non-renouvelables, c’est une assemblée participative et tirée au sort, comme les jurés d’Assises. En étant tiré au sort, il y a une implication dans le statut fondamentalement différente de l’élection, car le choix du peuple confère un pouvoir que le sort ne donne pas. Un représentant est un serviteur du peuple et des citoyens, et non un maître qui peut diriger. En continuant à nous sentir illégitimes et à refuser le pouvoir, nous laissons la place à ceux qui le désirent avidement.

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